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ISMÈNE TOUSSAINT

25 DÉCEMBRE 2017 - CONTE DE NOËL : « LE LUTIN QUI N'AIMAIT PAS NOËL », PAR JOHANNE PELLETIER, AUTEURE MÉTISSE MI'K MAQ (2015)


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CONTE DE NOËL : « LE LUTIN QUI N'AIMAIT PAS NOËL » 

PAR JOHANNE PELLETIER, AUTEURE MÉTISSE MI'K MAQ1 (20 DÉCEMBRE 2015)

« Moi, je déteste Noël ! 

Tout au long de l’année, je travaille comme un forcené pour fabriquer toutes sortes de jouets. Avec mes camarades, nous les chargeons dans le grand traineau et puis en décembre, pff ! Voilà qu’on nous envoie parmi les gens, dans des familles, avec des parents qui font en notre nom tout plein de méchants tours. Les enfants croient que nous sommes vilains. C’est très ennuyeux. 

Ah ! Comme j’ai hâte que tout ça soit enfin terminé. 

Moi, j’aurais voulu être dentiste. J’aurais eu de beaux instruments en argent et de belles chaises confortables, où j’aurais reçu plein de clients. J’aurais donné des cadeaux aux enfants et j’aurais soigné leurs dents. Là, j’aurais été utile. 

Mais je ne suis qu'un lutin, aucune utilité. La plupart des gens ne croient même pas que j’existe. Pour eux, je ne suis qu’une poupée de chiffon. On ne s’intéresse à moi que vers la période des Fêtes. On croit que je suis malfaisant et que je ne sers à rien d’autre dans la vie qu’à faire des coups pendables. 

Non, moi j’aime pas Noël et j’aime pas être un lutin ! 

J’aurais voulu être docteur. J’aurais eu un bel habit tout blanc et autour du cou un stéthoscope tout brillant. J’aurais été quelqu’un de très important. Toute la journée, j’aurais soigné les gens malades et soulagé leur douleur. J’aurais fait du bien autour de moi. 

Mais je suis un lutin. Je suis tout échevelé, avec des habits sans forme et de toutes les couleurs. Je ne fais rien d’important. On croit que je ne suis bon qu’à faire de mauvaises blagues. Je ne sers à personne. » 

Joey, le petit lutin pleurait sa mauvaise fortune, tout seul, recroquevillé parmi les balais, dans un coin de la penderie où on le dissimulait durant la journée. 

Il était dans cette famille depuis plus de deux semaines. À l’insu des enfants, on avait volé des biscuits, vidé tous les tiroirs, mangé les chocolats, renversé du sucre et de la farine sur le plancher, bien entendu en simulant ses traces et en l’accusant de tout. Les grands riaient et s’amusaient fort de leurs supercheries, puis le retournaient dans son armoire avant le lever du soleil, laissant croire aux plus jeunes qu’il s’était enfui et qu’il se cachait après avoir fait toutes les bêtises dont on le blâmait. Les enfants eux, le prenant assurément pour un goinfre, un maladroit et un détestable personnage, devaient le chercher partout afin de le sermonner vertement. Il aurait bien voulu que ceux-ci le découvrent, ainsi tout se serait enfin arrêté, mais peine perdue, les enfants ne s’approchaient pas du placard. Il avait beau guetter tout le jour, attendre le moindre signe, un son, un rire, un éclat de voix, rien ne bougeait dans le placard à balais. 

C’était la veille de Noël. Tout était calme dans la maisonnée. Tous dormaient à poings fermés en rêvant au lendemain. Minuit venait de sonner à la grande horloge lorsque Joey fut réveillé tout à coup par un bruit étrange. On marchait sur le toit ! Il retint son souffle afin de ne rien manquer de la visite nocturne. Il y eut un mouvement dans la cheminée. C’était le Père-Noël ! Joey l'avait tout de suite reconnu. Il s’agrippa vivement au trou de la serrure pour observer la scène. Il vit le bon vieillard dans son habit carmin garnir en souriant le pied du grand sapin. Il y mit des bonbons, des jouets, des peluches et des paquets brillants aux mille couleurs vives. Satisfait de son œuvre, il prit une bouchée des quelques biscuits qu’on lui avait laissés et but à grandes gorgées le verre de lait frais qui les accompagnait. Puis, se frottant la bedaine, il lui fit un clin d’œil et le doigt près de son nez, aussitôt disparut par le même chemin d’où il était venu. 

Au matin, on le sortit de son placard encore émerveillé de ce qu’il avait vu. On l’assit bien en vue parmi tous les cadeaux d’où il attendit, curieux de les voir enfin, les enfants du foyer. 

Des enfants, il n’y en avait qu’un, au corps tout difforme, sanglé dans une chaise qu’il menait d’une main. Voilà pourquoi la porte du placard ne pouvait être ouverte et pourquoi le petit n’aurait su l’y trouver. Dès que l’enfant aperçut le lutin, délaissant les bonbons, les joujoux, les présents, il roula le fauteuil vers lui à toute allure et fit signe à sa mère de bien vouloir venir. Celle-ci plaça la poupée sur les genoux de son fils, qui aussitôt se mit à rire de tout son petit cœur. Le rire de l’enfant, tel mille grelots, explosait en cascades comme un grand feu de joie. Il prit entre ses mains le lutin tout ému et en le serrant très fort, le mit contre sa joue, rayonnant de plaisir. 

Joey comprit alors que durant ces quelques jours, tous les mauvais tours qu’on lui avait fait jouer avaient fait le bonheur de ce petit garçon. Qu’il n’aurait pas pu faire autant de bien eût-il été dentiste ou docteur ou tout autre chose. Personne d’autre que lui, en ces jours de magie, n’aurait pu apporter tant de joie au cœur de cet enfant. 

Il sut que plus jamais de sa vie il ne souhaiterait être quelqu’un d’autre que celui qu’il était. Et il se sentit enfin heureux. 

Les yeux fermés, encore collé contre la fraîche joue, il se dit en lui-même : « Ah ! Comme je suis content d’être un lutin ! Ah ! Que j’aime ça, moi, Noël! »

Conte paru dans le blogue de Johanne Pelletier, Jo Cœur de Louve: ladylouve.canalblog.com

NOTE

1. Originaire de Sainte-Anne-des-Monts (région de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine), au Québec, Johanne Pelletier, d'origine métisse Mi'kmaq, a effectué une carrière de technicienne en Génie biomédical avant de cofonder le groupe musical Cadence, qui se produira dans de nombreux  événements et des petits bars à travers le pays. Se consacrant désormais à l'écriture, elle publie des récits, de courtes nouvelles et des poèmes dans son blogue, ladylouve.canalblog.com. Elle prépare également un roman intitulé La Brèche, qui vise à raconter la survie de l'humanité en dépit de la destruction de la Mère Terre, conséquence de l'activité humaine.


 

 

 

 

 

 

 

© Johanne Pelletier


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