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ISMÈNE TOUSSAINT

24 DÉCEMBRE 2017 : « LES CANADIENS-FRANÇAIS, L'HIVER ET LES CHEVAUX - QUAND NOËL SIGNIFIAIT ENCORE QUELQUE CHOSE AU QUÉBEC », PAR RUSSEL-AURORE BOUCHARD, HISTORIENNE MÉTISSE (2011)


« The Blacksmith's Shop » (Le magasin des Blacksmith), par Cornelius Krieghoff (1871)

LES CANADIENS FRANÇAIS, l'HIVER ET LES CHEVAUX — QUAND NOËL SIGNIFIAIT ENCORE QUELQUE CHOSE AU QUÉBEC 

PAR RUSSEL-AURORE BOUCHARD, HISTORIENNE MÉTISSE (2011)

(Honorez votre histoire et partagez)

Conquérir par voies d’eau, en canot d’écorce de bouleau, l’espace continental nord-américain était une chose, et le faire au cours de l’hiver en fut une toute autre. Quelque soit le moyen de locomotion utilisé, en raquettes, en traîne sauvage ou en traîneau tiré par un chien ou par un cheval, l’hiver québécois a toujours représenté un parcours contraignant pavé de dangers et de défis inédits, avec lesquels il a fallu apprendre, composer et innover. La nature canadienne étant ce qu’elle est, et le cheval n’étant arrivé dans la vallée du Saint-Laurent qu’avec le débarquement de 12 canassons venus de Bretagne et de Normandie en 1665 (celui de M. de Montmagny, arrivé à Québec le 25 juin 1647, n’ayant pas donné de descendance), on comprendra que les Canadiens français de « ce misérable pays glacé » (dixit Voltaire) durent pratiquement réinventer la roue à la manière du pays. À commencer par le concept du chemin public, du déneigement des voies d’accès après chaque tempête, et du balisage des ponts de glace capricieux qui se déplaçaient, à gauche et à droite, au gré des redoux et des tempêtes jumelées aux marées.

Dans de telles circonstances, où les premiers signes de l’hiver remettaient tous les pendules à l’heure zéro, on comprendra qu’il fallut penser à la fois pratique, simple, léger et solide. Dans l’ordre des priorités, il importait d’abord de trouver un moyen efficace pour amener, de la forêt au foyer, le bois de chauffage et les matériaux de construction. Et pour y arriver, les gens du pays trouvèrent une solution dans l’aménagement d’une traîne, ou plutôt d’un traîneau léger, composé d’une plate-forme fabriquée avec trois ou quatre planches fixées sur trois ou quatre traverses mortaisées dans les flancs intérieurs de deux patins de bois dur. Cela fait, on pensa ensuite à munir ces patins rudimentaires de lisses de fer et à planter des ridelles de chaque côté afin d’accroître leur capacité de chargement de bois ou de foin (d’où son surnom parfois évoqué, d’« échelette à foin »). Et c’est ainsi qu’est née, de la main du colon français débarqué en Canada, la fameuse traîne à bâtons appelée à devenir, au XVIIIe siècle, la voiture emblématique des habitants de la vallée du Saint-Laurent et des colons de l’arrière-pays.

Chacun avait sa recette, chaque paroisse son gabarit et ses préférences. Au marché de Québec, peut-on lire dans un livre vantant les mérites de « La vie traditionnelle à Saint-Pierre, Île d’Orléans », un œil exercé pouvait reconnaître à leur forme les traîneaux venant de telle ou telle paroisse ; ceux de la paroisse Saint-Laurent, par exemple, étaient munis d’une boîte haute de deux pieds, alors que ceux de Saint-Pierre préféraient les bâtons. Pour transporter le fumier, on remplaçait ces ridelles par des côtés qu’on enlevait pour décharger. Et pour les charges légères, on disposait de traîneaux du même modèle mais plus petits, qu’on attelait à des chiens.

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Si les Canadiens français du Québec ont su démontrer leur génie en construisant des rabaskas et en personnalisant les goélettes qui ont sillonné les eaux du Saint-Laurent et du Saguenay jusqu’au milieu du XXe siècle, on peut imaginer à quel point ils ont été inventifs pour adapter, à leurs besoins et à leurs goûts, les voitures hippomobiles avec lesquelles ils ont façonné leur histoire. À tout seigneur tout honneur, d’abord le cheval qui était déjà passablement américanisé, pour ne pas dire « canadianisé » quand le botaniste suédois Pehr Kalm nous gratifia de sa visite, en 1749. « La plupart des chevaux du Québec sont assez grands, et presque de la taille de nos chevaux de chasseurs, en Suède », écrit-il dans son journal de voyage ; « ils restent dehors tout l’hiver et cherchent leur nourriture en forêt, mangeant les plantes desséchées qui y demeurent en abondance. [...] La race qui existe au Canada est belle et puissante, bien bâtie et rapide. [...] Presque partout ici on suit cette coutume anglaise qui consiste à leur couper la queue. [...] Lorsqu’ils tirent une voiture, les chevaux sont ordinairement attelés en file, l’un derrière l’autre, mais on en met rarement plus de trois ; généralement, il y en a deux, ou un seul. On en voit cependant parfois deux attelés de front, c’est-à-dire, un seul cheval, d’abord, tout près de la voiture, entre les brancards, et devant lui une paire placée de front ».

Voilà donc pour la gent chevaline, le noble coursier, déjà en voie de devenir le fameux représentant de la race « canadienne », le « petit cheval de fer » comme on se plaisait alors à le qualifier, né d’une suite de croisements réalisés au fil du temps avec les chevaux venus de France, d’Espagne, d’Angleterre et des États-Unis. En ce milieu du XVIIIe siècle, les véhicules hippomobiles à quatre roues aux lignes capricieuses étaient encore rares, et il faudra attendre le XIXe pour les voir s’imposer sur les chemins publics, à la ville d’abord puis à la campagne ensuite. Jusque-là, la pauvreté des modèles fait l’éloge de la simplicité et reste la norme. L’été, la voiture par excellence des Canadiens français se présentait avec deux roues garnies de courtes ridelles (le fameux tombereau, une voiture de travail), et l’hiver on parle d’une simple traîne, elle aussi munie de ridelles (la fameuse traîne à bâtons), et de carrioles typées à la mode du pays. Au XVIIIe siècle, seuls l’aristocratie et les citoyens aisés disposaient de voitures couvertes à l’européenne et de calèches fines conduites par un cocher.

La diversification des modèles de voitures, pour répondre aux besoins du bon peuple devra attendre le fil du XIXe, alors que se démocratisent, s’affinent et se personnalisent selon les régions, les berlots, les carrioles, les bogheys, les charrettes à la mode américaine et les voitures de livraison en tous genres. Cette nouvelle tendance donnera lieu à l’émergence d’une industrie artisanale de voitures hippomobiles capable de répondre aux besoins, aux goûts, à l’imagination et aux fantaisies des citoyens. Et elle favorisera, enfin, au début du XXe, l’essor de modèles standardisés, fabriqués en série dans des manufactures, comme il est loisible de le découvrir dans les catalogues de vente distribués annuellement par la maison P. T. Légaré, qui construit et vend ses produits dans ses magasins de Québec où elle a son siège social, de Montréal, de Sherbrooke et de Chicoutimi.

(La suite dans mon catalogue d'exposition, « Mes passions », Musée de La Pulperie de Chicoutimi, Québec, 2011)

Joyeux Noël !

Russel-Aurore Bouchard
Historienne

33 rue Saint-François
Chicoutimi Québec
G7G 2Y5
Tel : 418-543-0962.

Courriel : rbouchard9@videotron.ca
Site Le Peuple Métis de la Boréalie http://metisborealie.blogspot.ca/

 

 

 

 

 

 

© Russel-Aurore Bouchard


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