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ISMÈNE TOUSSAINT

EN JANVIER 2018, L'ÉCRIVAIN MÉTIS JEAN MORISSET PUBLIERA UN OUVRAGE PERCUTANT SUR LA DÉPOSSESSION DES AUTOCHTONES ET SUR LE VRAI VISAGE DES AMÉRIQUES : «SUR LA PISTE DU CANADA ERRANT- DÉAMBULATION GÉOGRAPHIQUE À TRAVERS L'AMÉRIQUE INÉDITE»

 
Jean Morisset

EN JANVIER 2018, L'ÉCRIVAIN MÉTIS JEAN MORISSET PUBLIERA UN OUVRAGE PERCUTANT SUR LA DÉPOSSESSION DES AUTOCHTONES ET SUR  LE VRAI VISAGE DES AMÉRIQUES  :

SUR LA PISTE DU CANADA ERRANT

DÉAMBULATION GÉOGRAPHIQUE À TRAVERS L'AMÉRIQUE INÉDITE (ÉDITIONS BORÉAL)

 

 EXTRAITS :

À mes amis comparses

Haïtiens et Brésiliens

sans lesquels

ces lignes n’auraient

jamais vu le jour

À mes compagnons

de navigation

issus des sept mers

des sept vents

et venus en Terre de Canada

se procurer liberté

dans un pays cherchant

depuis toujours

sa propre libération

          *

Cet ouvrage

c’est aux sauveurs-de-bois

aux marins de mon enfance

que je le dois

aux vieux Métis du Nord

et autres coureurs de destin

qui m’ont tout appris


Sans que…

je ne puisse rien offrir

d’autre en retour

qu’une frange de fleuve

sur le battant de l’horizon


qu’une coiffe-touffe de sapinage

perché sur un coffre-à-pêche

              *

Puisse la bannière de l’espoir

régner sur la proue de l’espace

Puisse l’esprit du grand large

flotter sur le mât de la liberté


QUATRIÈME DE COUVERTURE

J’ai voulu par ce livre raconter à la Caraïbe et la Latino-Amérique qui nous étions, nous Canadiens, issus de l’autre versant des Amériques depuis près de cinq siècles. Nous les rescapés des French Indian Wars qui avons été les ressortissants d’une autre Amérique…

Amérique inédite dont nous demeurons jusqu’à ce jour les témoins anonymes et masqués, à la parole sans cesse suspendue. Et qui avons servi de féculent géographique aussi bien aux États-Unis qu’à la British America. Lesquels se sont substitués à une so-called French America qui n’était ni french ni native, mais un combiné de l’une et de l’autre. Pour constituer à l’instar du Mexique ou du Brésil, une Amérique métisse…

une Amérique canadienne rejetée aussi bien par la France que par l’Angleterre.

Et finalement répudiée par elle-même !

On oublie combien, pour les Français, le Canada d’origine était lié à la Caraïbe (Saint-Domingue) et à l’espace que la France allait désigner Latino-Amérique jusqu’à vouloir créer un nouveau Canada en Terre de Braise (Brésil). Mais c’est là, aussi décadent et aussi inspirant soit-il, le rêve colonial d’Européens qui n’a jamais été et ne pouvait être le nôtre, puisque nous en étions l’objet. Issus de l’envers du rêve européen, notre trajectoire est celle d’une Amérique qui jamais jusqu’à ce jour n’est devenue souveraine, à l’inverse des instances coloniales du reste de l’hémisphère amériquain.

Situant l’Amérique canadienne dans les mêmes sillages que la Centro et la Sud-Amérique, force est de reconstituer ce qu’il en est du Canada caché à la fois sous la présumée Nouvelle-France, sous les États-Unis d’Amérique et sous une British America devenue Canada par usurpation. Et un Canada devenu Québec par dénégation?

Ainsi notre destin ne procède pas seulement de l’histoire de la North America et ses vulgates coloniales française et britannique, mais d’une autre dimension plus globale en quête d’expression jusqu’à ce jour. Lorsqu’on s’avise d’interroger notre trajectoire, que raconter alors au continent amériquain dans sa totalité dont nous sommes à la fois partie prenante, partie résultante et partie dissimulée sous la fabrique même de ses assises initiales et continues ?

Ainsi, apparaît-il illusoire de prétendre saisir pleinement le sens de notre aventure sans passer par les Amériques in toto. Et réciproquement, aucune instance des Trois Amériques ne saurait pleinement s’appréhender elle-même sans prendre en considération notre propre aventure comme partie constituante des fondements et de l’avenir du l’hémisphère panamériquain in toto.

CELUI QUI ÉCRIT CES LIGNES

Celui qui écrit ces lignes est né sujet britannique.

Sans savoir s’il s’agissait d’une note humoristique du destin ou de la méprise d’un Royaume anachronique en panne d’inspiration.

À cet effet, il a posté un pli à la Reine d’Angleterre, il y a quelque vingt-cinq ou trente ans, afin de s’enquérir des obligations qui lui incombaient vis-à-vis de cette dernière et pour avoir confirmation, en retour, de la nature des devoirs spirituels et géographiques de la Reine à son endroit.

Celui qui écrit ces lignes ne croit pas à la malveillance ou à la négligence de la Reine du United Kingdomdieu est mon droit… honni soit qui mal y pense, est-il écrit en français sur ses armoiries. Mais comment savoir ? Ce sont peut-être ses conseillers, vices-rois et gouverneurs qui filtrent les dépêches qui lui sont acheminées, reléguant une partie de son courrier dans les cryptes de la Monarchie.

Il attend donc toujours la réponse. Mais il sait que la Reine ne peut, par son état, se désister et qu’elle honore sans discrimination tous ses assujettis.

Il attend donc sans trop d’inquiétude, sachant que d’illustres Sagamos de la Prairie, chasseurs et chamanes de la grande forêt boréale, ont envoyé messages sur messages à la Couronne et leurs descendants attendent toujours réponse. Ainsi, la mansuétude et la volonté de La Couronne se sont exprimées sous une forme autre qu’un pli postal et la réponse semble tenir à la nature même de la British America… l’Amérique britannique. Sujet sur lequel porte cet ouvrage.

***

N'ayant jamais reçu, par contre, quelque notice que ce soit venant résilier le statut conféré par sa naissance, celui qui écrit ces lignes demeure donc british subject. Et c'est sous ce titre qu’il a rédigé les pages qui suivent.

Il s’agit de la contribution d’un sujet britannique à la compréhension de l'esprit britannique.

Et partant, du mode d’être que s’est efforcé de lui imposer et de lui inculquer l’Angleterre, au départ, puis de la British North America, sous l’appellation et l’usurpation de son propre nom de Canada, par la suite. Ce qui constitue une imposture politique. Car c’est sous son propre nom qu’on entend le déposséder de son âme et de sa mémoire pour les recycler aux normes de la Couronne, sous l’autorité de ses commettants de chargés de pouvoir.

Comme si quelqu’un venait frapper à la porte du Canadien… du Canayen un matin pour s’approprier son espace, se recouvrir de sa peau et se revêtir de ses vêtements en lui disant :

Allez, tu n’es plus chez toi et tu me dois obédience. C’est moi qui suis toi désormais. Tu n’es plus à la hauteur de ta propre origine. Et, de toute façon, j’incarne mieux que toi ton histoire. Je ne t’enlève pas la vie pour autant, pourvu qu’elle soit au service de la mienne et que tu me prêtes serment de fidélité en abjurant ton identité.

Situation perverse à laquelle se voit confronté le Canadien depuis plus de deux siècles et demi. Et enjoignant ce dernier à appréhender, ausculter le système de pensée impérial et les référents culturels british americans auxquels il demeure juridiquement assujetti vim legis jusqu’à ce jour.

Ce qui amène celui qui écrit ces lignes à interroger le conquérant — son conquérant — sous lequel on l'a assigné d’office pour son propre bien. Selon la formule courante des Royautés déclarant qu’ils n’ont à cœur que le bien de leurs sujets et le généreux partage de leur valeur morale prescrite comme supérieure afin de permettre à ces derniers de monter en grade dans l’échelle de leur «vision du monde» prescrite comme déficitaire.

***

Dans une note déposée sur un bout de papier au tournant de l’année 1980, le poète et résistant Gaston Miron a rédigé la déclaration que voilà.

« La négation dont j'ai été l'objet par vous, depuis deux siècles, de même que l'intériorisation que j'en ai faite, écrit-il, je les retourne contre vous en une affirmation ab/so/lue. Et je récuse d'avance toute accusation de racisme qu'on pourrait porter contre moi : je suis un colonisé qui se libère. »

Le qualificatif de racisme ne tient guère dans un tel contexte, puisque Gaston Miron est sujet britannique de naissance. C’est par patriotisme et dignité qu’il incite la Reine et ses conseillers à remettre en question leur propre Couronne. Et cela, pour leur propre bien.

Les mots de Miron revêtent une étrange résonance en ces temps de post-modernité préfabriquée et de post-colonialisme fictif auxquels de si nombreux intellectuels apposent leur aval. Une ou deux questions préalables se posent alors. Est-il encore de par le monde des esprits qui ont le courage et la volonté de réclamer leur libération en leur propre nom et en celui de leur peuple ? Est-il encore quelque esprit qui se donne un droit de regard vis-à-vis de l’univers impérial masqué poursuivant sa guerre larvée ? Quelque esprit disposant de la faculté inhérente dont se trouve investi tout être humain à devoir interpeller le système de gouvernement et de pensée sous lequel il se trouve assujetti sans n’avoir jamais été consulté à cet effet ?

 ***

Diplômé d'une institution de haut savoir des Isles britanniques, celui qui écrit ces lignes estime que la langue anglaise lui appartient au même titre que tout citoyen britannique et qu'il est donc de son ressort, comme il en est de toute langue dont il est dépositaire, d'en faire usage ou pas en toute liberté. Cela, au même titre que ses nombreux compatriotes du Commonwealth, qu'ils soient Nigérians, Sud-Africains, Indiens, Néo-Zélandais, Jamaïquains, Papouasiens Néo-Guinéens, Mauriciens et cætera ! À l’instar de la plupart des trajectoires qui sont nôtres à travers l’Empire — et en amont de toute formation académique — celui qui écrit ces lignes est issu d'une tradition orale et analphabète qu’on s’est constamment efforcé de lui faire perdre. C'est donc à la fois à partir des mots circulant aussi bien dans les veines de la terre que dans les artères des dictionnaires coloniaux que cet ouvrage est rédigé.

Ainsi, pour nous tous qui sommes héritiers de l’oralité à une ou deux générations près, le défi qui nous confronte est de taille. Comment ne pas trahir son capital ancestral illiterate (illettré) et son fonds mythologique sauvage, sitôt qu'on accepte de se laisser doctoriser et endoctriner par la pensée écrite? Les curricula et études universitaires des pays sous statut colonial ont pour mandat implicite de domestiquer la pensée de leurs assujettis et de combattre systématiquement la mémoire animiste qui les nourrit. Comment exprimer alors à travers les règles d'une écriture domestiquée, les fragments hachurés et les copeaux de pensée sauvage qui réussissent toujours à subsister ? C'est là une réalité à laquelle se voient acculés tous les ressortissants de l'univers créole des Amériques. Et le Canada en constitue l’une des composantes les mieux dissimulées et les plus habilement masquées qui se puissent concevoir.

À l’instar de bien des compatriotes, ayant été de surcroît ondoyé au lieu même de sa naissance, celui qui écrit ses lignes a hérité d’une conscience blessée à laquelle on a refusé sa propre universalité. Et cela, pour le départir d’une présumée tache originelle, c’est-à-dire d’une faute d’origine, sinon d’une ontologie déficitaire associée à sa géographie animiste tout autant qu’à son identité hybride de Canayen. Pour se voir en conséquence amené à courtiser un dieu christique et hybrise, rédimé d’instances sauvages et animistes. Que faire alors d’un tel handicap sinon le remettre à ses thuriféraires, reprendre sa présumée faute de sauvage et poursuivre la voie de sa libération.

 ***

En tant que Canadien issu de l’Amérique première, le long d’un espace s’étendant des 16e au 18e siècles européens, celui qui écrit ces lignes est né d’un saut hors de l’Europe tout autant que de l’empreinte d’une histoire autochtone multi millénaire déposée dans les archives du vent. Histoire apocryphe issue du cours même de la Grande rivière de Canada et dont il porte le nom. Et en regard duquel les dieux chrétiens importés au Monde Nouveau ne jouissent d'aucune préséance en regard des Kitchi-Manitous des forêts présidant à l'esprit des lieux mouvants incarnant la nature du Canada. À ce titre, toute tentative de libération implique la reprise de sa tache originelle.

Mais comment rendre par l'écrit la pensée première qu'on a sans cesse voulu écarter de l'histoire du pays de Canada pour l'assimiler à l'Occident ? C'est toujours après coup qu'on tente désespérément de documenter la perte et de faire revivre l'état antérieur. « Je n’ai pas de pays [qui soit libre], mais je n’ai rien d’autre », disait encore Gaston Miron avec une justesse exemplaire.

Si celui qui écrit ses lignes a perdu sa langue d'origine — le canayen — pour se voir en partie assimilé à la langue française au détriment d’un créole magané se trahissant à mesure qu’il avance à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, que lui reste-il sinon l’essentiel à recomposer ? Une lueur inextinguible, un chant tellurien percolant à travers les dépôts mouvants d’un vieux fonds autochtone irriguant le cœur du pays-non-pays au rythme des canotées algonquiennes et de l’aviron huron parcourant le Chemin-qui-marche des origines.

Ne pas appartenir à la pensée française tout en la fréquentant par ses marges, constitue une donnée inéluctable et à vrai dire un immense avantage sitôt qu’on s’en saisit sous son métissage fondateur.

J’ai longtemps pensé que rédiger dans une langue — le français — étrangère au langage de son corps géographique et l’espace de son enfance, conduisait inévitablement au vertige de l’impossible. Mais je me rends compte que c’est là, au contraire, la voie de tous les possibles.

Mais comment écrire, rédiger un livre, sans être, en contrepartie rédigé et transcrit par un tel livre ? Si celui qui écrit ces lignes n’a pas de langue qui lui soit propre, il n’a pourtant rien d’autre.

Rien d’autre que la créolité retrouvée. Então… que seja assim… So be it, then! Qu’il en soit ainsi ! Et que la voix du Canada disparu-réapparu puisse se joindre au chant de toutes les Amériques.

Jean Morisset

Sutton  Mastigouche  México
Belo Horizonte  Montréal 
Saint-Bellechasse  La-Pêche-Duclos
(1977-2017)

Jean Morisset, dit « L'Homme aux racines de vent » en raison de sa passion pour les voyages et pour son coin de pays, Saint-Michel-de-Bellechasse (région de Chaudière-Appalaches), a été professeur de géographie à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM). L'un des plus importants écrivains et poètes métis contemporains, il est l'auteur d'une œuvre visionnaire et d'un lyrisme puissant, qui puise aux sources mêmes de La Terre Mère et des éléments de la nature pour dénoncer les exactions commises envers les Premiers peuples : Les chiens s’entre-dévorent (1977 ; réédition, 2011), Métis Witness to the North (avec Ted Trindell, 1987), L'Homme de glace. Navigations et autres géographies (1995),  Louis Riel, poèmes amériquains (traduction du poète brésilien Mathias Carvalho, 1997), Récits de la Terre première (2000), Amériques. Deux Parcours au départ de la Grande Rivière du Canada. Essais et trajectoires (avec Éric Wadell, 2000), Visions et visages de la Franco-Amérique (avec Éric Wadell, 2001), Suite polaire pour un bayou en liesse (2001), Marée-Lumière. Suite pour un fleuve en débâcle (2008), La Carte. Point de vue sur le monde (collectif, 2008), Haïti délibérée (2011), Chants pour Haïti (2014), La Piste du Canada errant. Déambulation géographique à travers l'Amérique inédite (à paraître, 2018). (Note d'I. Toussaint)


 TABLE DES MATIÈRES

Remerciements

Celui qui écrit ces lignes p. 5

AVANT-PROPOS

La résurgence du Canada errant p. 9

PREMIÈRE PARTIE

LE CANADIEN À TRAVERS LES AMÉRIQUES p. 22

1 La grande errance géographique métisse p. 27

2 Le Canadien et la résistance équivoque p. 47

3 L’Empire du Nord et le nouvel aryen p. 90

4 Le miroir de la géographie rédemptrice p. 124

5 Le mappisme et l’espace en fuite p. 161

DEUXIÈME PARTIE

LE CANADA ET L’EMPIRE DES TROIS CONQUÊTES p. 176

6 La découverte de la vérité nordique p. 195

7 La nationalisation du sauvage p. 219

8 Le fardeau impérial et le pipeline chimérique p. 241

9 Le mirage de la Baie-James et la gestion des vaincus p. 257

10 La Baie-James, le Québec et l’espace charcuté p. 289

CONCLUSION

La nostalgie de la guerre civile p. 311

POST-SCRIPTUM

Rapt rapatrié et souveraineté suspendue p. 326

MORCEAUX CHOISIS p. 332

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Jean Morisset - Éditions Boréal -


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