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ISMÈNE TOUSSAINT

10 AOÛT 2016 : « AU-DELÀ DE TOUTE EXPECTATIVE... UN MOIS EN PAYS TLI-TCHO-DÉNÉ », PAR JEAN MORISSET, ÉCRIVAIN ET POÈTE MÉTIS

 
Tableau d'Arthur Heming

AU-DELÀ DE TOUTE EXPECTATIVE...
UN MOIS EN PAYS TLI-TCHO-DÉNÉ1 

PAR JEAN MORISSET2, ÉCRIVAIN ET POÈTE MÉTIS (10 AOÛT 2016)

J’ai basculé dans l'au-delà de l’au-delà. 

Seul invité de l’extérieur en compagnie de quatre-vingt dix-neuf fiers-à-bras, quatre-vingt dix-neuf fiers-à-tête en quête de l’inavoué antérieur et du long cheminement de l’ancêtre à travers l’enchevêtrement des millénaires, des muskègues, des récits déposés sur le paysage et des prières qu’on hésite à franchir comme il en est des rapides. Des craintes devenues moqueries ne pouvant se raconter qu’autour du bivouac après avoir trimé si dur.

Si trop dur que seule parvient à l’honorer une de ces histoires qui se dandinent autour des flammèches. 

C’était un chasseur qui allait toujours pieds-nus

sans mocassins ni mitasses ni protège-mollets.

Avait développé si bonne technique, si peau cuirassée,

qu’aucun maringouin ne s’attaquait à lui sans périr.

Et toujours, rentrait au camp avec plein de venaisons,

de pelisses et de multiples racontars.

Mais quel est donc ton secret?

C’est que je suis né sous la protection

de «Maître Ptarmigan» (la perdrix boréale).

Et il m’a prêté ses pattes coussinées et velues

qui permettent d’ambuler sans ambages sur la fardoches3,

marcher au milieu des embarras et sur les épines de résineux

sans s’écorcher le cœur ni la paume des pattes.

Et surtout, chasser sans se faire entendre du gibier

qui nous prend pour un lointain cousin.

J’étais le plus âgé du groupe — sans avoir atteint l’âge de la sagesse, Dieu m’en préserve — et c’est Joseph-Joe Rabesca, eldeur4 empreint de sagacité et de sagamité5 ayant devancé tous les âges et négocié tous les portages qui à la pause-brunante, racontait cette histoire. Parmi mille autres qu’il ne cessait d’extraire de son sac-à-malice comme s’il s’agissait d’une pincée de kini-kinik6 et de tabac-des-bois.

Nous avons pagayé, pagayé et pagayé… Nous avons portagé, portagé et reportagé durant 16 jours et 16 nuits. Comme nous étions du côté des entours du Cercle arctique et qu’il ne faisait jamais noirté complète, vaudrait mieux dire que nous avons pagayé durant 16 fois 24 heures. Nous trimions tellement qu’à peine les tentes finies de monter, nous tombions endormis en agitant parfois les bras comme si nous continuions à canoter.

Mais, là-bas on ne compte pas en temps mais en espace parcouru.

Alors, nous avons transpiré, transpiré, transpiré et perspiré sous des myriades de lacs et des dédales de rivières se dédoublant. Et ce, en compagnie de nuages de moustiques qui ne nous laissaient aucun répit, ne ratant aucun de nos interstices ni de nos orifices.

À travers les portages et les campements de brûlis sans discontinuité, en raison des ravages d’un feu de forêt, avions le corps enduit d’une suie tenace et insidieuse pénétrant sous nos vêtements comme un tanin.

Jusqu’à ce qu’un jour une nuit — comment faire la différence ? — sommes sortis de la zone fumigène et la forêt feuillue, la verdure verdurante des bouleaux, peupliers, saules et les aiguilles des spruces noires épinettes rouges

sous le soleil de minuit sont revenues comme un cadeau des dieux.

En cours de route, interdite était la consommation de tout alcool, mais nous étions saouls en permanence.

Saouls sous les efforts, l’aller-retour des portages avec des 50-60-70 kilos sur les omoplates. Ployant sous la surcharge, trois d’entre nous ont dû être évacués par avion et hélicos d’urgence.

Saouls de paysages, saouls de lumière, saouls de beauté, saouls d’infinité ! Drogués de réverbérations sur les eaux d’un bleu si profond que les couleurs elles-mêmes se mettaient à vibrer, à chanter avec les eaux et le clapotis des pagayes.

Au loin, sous les miroitements du soleil de minuit, on voyait le silence se transformer en vaste respiration spatiale alors que les mirages s’enflaient les poumons jusqu’à rejoindre à l’horizon incertain des chorégraphies de nuées éclairées du ventre et du dos par les lumières du levant se métissant aux envols du couchant.

Le couchant-levant formant un continuum dont nous étions tous la conjugaison.

Ce fut une des grandes aventures de ma vie. Un accomplissement dépassant toute prévision. Je suis ici-ici, je crois. Mais ma tête n’a pas encore rejoint ni le lieu ni le reste de mon corps.

Jean Morisset (Transcription de notes de terrain, Saint Bellechasse, 10 août 2016)

Merci à notre ami M. Jean Morisset de nous avoir communiqué ce texte demeuré inédit, extrait de ses journaux intimes. 


© Éditions Mémoire d'encrier

NOTES

1. Les Tlichos (ou Flancs-de-chiens) appartiennent à la Nation amérindienne Dénée (qui signifie «le peuple»). Ils vivent entre le Grand Lac des Esclaves et le Grand Lac de L'Ours, dans les Territoires-du-Nord-Ouest, au Canada.

2. Jean Morisset, dit « L'Homme aux racines de vent » en raison de sa passion pour les voyages et pour son coin de pays, Saint-Michel-de-Bellechasse (région de Chaudière-Appalaches), fut professeur de géographie à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM) avant de se consacrer à l'écriture. L'un des plus importants écrivains et poètes métis contemporains, il est l'auteur d'une œuvre visionnaire et d'un lyrisme puissant, qui puise aux sources mêmes de La Terre Mère et des éléments de la nature pour dénoncer les exactions commises envers les Premiers peuples : Les chiens s’entre-dévorent (1977 ; réédition, 2011), Métis Witness to the North (avec Ted Trindell, 1987), L'Homme de glace. Navigations et autres géographies (1995),  Louis Riel, poèmes amériquains (traduction du poète brésilien Mathias Carvalho, 1997), Récits de la Terre première (2000), Amériques. Deux Parcours au départ de la Grande Rivière du Canada. Essais et trajectoires (avec Éric Wadell, 2000), Visions et visages de la Franco-Amérique (avec Éric Wadell, 2001), Suite polaire pour un bayou en liesse (2001), Marée-Lumière. Suite pour un fleuve en débâcle (2008), La Carte. Point de vue sur le monde (collectif, 2008), Haïti délibérée (2011) et Chants pour Haïti (2014). Il prépare actuellement un ouvrage sur l'identité métisse. 

3. Broussailles.

4. Terme d'origine abénaquise signifiant « bouilli » ou « bouillon ». Il s'agit d'un mélange bouilli sous diverses formes de maïs, de poissons et de viandes ou de baies.

5. Aîné.

6. Terme d'origine algonquienne désignant un mélange d'écorce de bouleau, de feuilles séchées (saule rouge) et de baies (aubier, aulnaie, hart rouge, raisin d'ours) ou de tabac.

 

 

 

 

 

 

 

© Jean Morisset


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